Histoires d’héroïnes n°9 Suzanne

Pour cet avant dernier article de la série « Histoires d’héroïnes », nous plongeons dans un des récit les plus glaçants que j’ai été amenée à lire ces dernières années. Rencontre avec une héroïne victime de la société, de ses normes et préjugés, enfermée, harcelée, prise au piège. Dans La religieuse, Diderot nous rappelle que les femmes ont, de tout temps, été les premières à souffrir, privées de liberté, mais loin d’être vaincues, jamais.

Suzanne dans ce récit est prise dans un toile, doucement, presque tendrement, ligotée jusqu’à ne plus avoir de marge de manœuvre, coupée du monde et de ses droits. Dans ce réquisitoire violent et nécessaire, Diderot dénonce le sarcasme de son époque, cachant derrière sa pieuse apparence les pires sévices. Parce que Suzanne n’est qu’une parmi tant d’autres, condamnée pour avoir existé.

Ou trouver l’espoir quand toute forme de liberté nous est confisquée ?

Dans la folie ou la rage de vivre, sans doute.

La religieuse, de Denis Diderot

« Parce qu’elle est un enfant illégitime, Suzanne Simonin est enfermée par ses parents chez les religieuses de Longchamp ou on la force à prononcer ses vœux. Pieuse et innocente, elle tombe sous la coup d’une nonne illuminée déjà perdue de mysticisme avant de devenir la proie d’une mère supérieure qui va faire de sa réclusion un enfer. Harcelée, martyrisée, elle subit les pires sévices. Femme cloîtrée soumise à toutes les perversions de la vie monastique, Suzanne peut-elle échapper à la folie ? De ce violent réquisitoire social, Diderot fait un chef-d’œuvre de roman anticlérical, gothique et libertin« .

– Synopsis La religieuse, de Denis Diderot, éditions Pocket

Suzanne

Dans ma famille maternelle, la religion est un pilier, comme ce fut le cas dans beaucoup. A chaque génération un homme été nommé prêtre et une femme bonne sœur, au moins. Comme un échange de bons procédés en échange de la protection de cette Eglise sacrée, au delà des lois civiles pendant des années. Le choix de ces personnes et leur marge de manœuvre en terme de consentement sont bien entendu, restés sous silence. Pourtant, des années après, la boite de pandore s’est ouverte, doucement, laissant sortir un flot continu de vérités douloureuses, souvent encore parsemées de secrets inavouables. Parce que si l’Eglise est protectrice, elle l’est d’abord de ses principes et de la continuité de ses croyances, strictes, patriarcales, homophobes et aux tendances perverses.

C’est le même constat violent et douloureux que fait Diderot dans son œuvre La religieuse, à une différence près, il s’agit de son époque, de son temps. C’est donc un grand risque qui est pris par l’écrivain des lumières, vivant dans une société ou l’Eglise et l’Etat français ne font encore qu’un.

Pour établir ce constat, Diderot se glisse avec nous dans la peau de Suzanne, enfant illégitime, condamnée à la robe noire des religieuses sans en avoir conscience, racontée à travers ces lettres d’appel à l’aide qu’elle envoi à un certain Marquis. Cachée aux yeux de la société pour le salut de sa mère et de son maris, preuve douloureuse d’une faute qui doit disparaitre à tout prix. Notre héroïne n’a donc pas, dès le début du récit, la main sur son destin. Liée à sa naissance, enfermée par son genre, prisonnière de l’Eglise protectrice.

Au cœur de ce monde féminin, clôt, la folie est maitresse et l’ordre social bien établie, créant une seconde cage au cœur même de la prison. C’est d’ailleurs bien ce qui donne le ton si morbide et glaçant du récit, le huit clos permanent dans lequel Suzanne et nous, par la même occasion, sommes enfermé.e.s. En étudiant cette œuvre l’année dernière en Littérature Classique, j’ai été éblouie par toutes ces émotions qui nous prennent au trippes, à nous rendre malades. Parce que ce mal là est vicieux, comme la toile d’araignée que j’ai donné pour exemple plus tôt, il nous emprisonne doucement, nous entoure, nous ligote et c’est exactement au moment ou l’on prend conscience de la situation et que l’on commence à paniquer que l’étau se resserre.

C’est bien là l’horreur de ce récit. Si elle avait accepté son sort comme tant d’autres avant et après elle, Suzanne n’aurait pas tant souffert. Sans doute serait elle devenue folle, elle aussi, mais sa résignation lui aurait au moins permise d’éviter les châtiments physiques.

Mais quel est le prix de la résilience ? 

La liberté de pensée, d’être, de vivre, de pouvoir user de notre cœur comme bon nous semble, toutes ces richesses valent d’elles d’être sacrifiées pour une vie résiliente, si l’on peut encore appeler cela une vie.

Quelques mois après avoir découvert et analyser l’ouvrage de Diderot, j’ai eu la chance de redécouvrir son héroïne au théâtre dans une adaptation à deux comédienne dans une mise en scène double formidable. En effet, une seule comédienne jouait ainsi tous les autres personnes, dont surtout les mères supérieures, en plus de la comédienne jouant Suzanne. De plus, la mise en scène jouait entre un fond austère, représentant le couvent et des projections numérisées donnant l’impression de barreaux, symbole de la double prison dans laquelle est emprisonnée Suzanne.

Une expérience extraordinaire qui m’a amené à comprendre un élément essentiel de ce récit; Suzanne n’est pas le personnage principal, car ce rôle est détenu par la folie. En effet, si les mères supérieures, aussi différentes qu’elle soient sont les bourreaux de Suzanne c’est d’abord parce que elle-même ont été faites prisonnières du couvent. Suzanne se bat tout au long du récit contre son destin qui l’a amené dans cette situation, contre une force supérieure, la providence, qui a fait d’elle ce qu’elle est. La folie est partout. Elle est la toile d’araignée qui se ressert autour des femmes, peu d’hommes interviennent, ils sont seulement spectateurs, c’est d’ailleurs là leur force principal, ils n’ont plus besoin d’intervenir, la folie maintient l’ordre à leur place. Le manque d’air, de contacts physiques, de liberté de mouvement, de pensées, toutes ces privations amènent à la folie, elle est inévitable, comme sacrifice ultime.

L’être humain est un être social, mais seulement jusqu’aux limites de sa liberté. 

Suzanne est une héroïne symbolique qui nous rappelle, avec son récit imaginaire, les multiples prisons dans lesquelles les femmes ont été emprisonnées au cours de l’Histoire: le mœurs, les lois, la bien-pensance, les couvent, les foyers, les mariages arrangés … Tant de prisons, visibles et invisibles, qui ont fait de l’autre sexe une lourde cage dorée. Des constats encore existants malheureusement aujourd’hui, aux quatre coins du globe, parce que si le temps avance, les habitudes, trop souvent, restent.

Plus que jamais je souhaite alors rendre hommage à toutes ces héroïnes, qui vivent chaque jour avec force et courage pour se libérer de leurs prisons et lutter contre leurs démons. Rien n’est simple mais contre la folie nous savons qu’il existe des remèdes, la sororité, la lutte, l’espoir, la communication et surtout, surtout une soiffe inarrêtable de liberté !


J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire cet avant dernier article de la série « Histoire d’héroïnes », qui m’a accompagné pendant ce temps douloureux de confinement et de remise en question. Au plaisir de lire vos Regards sur ce récit poignant et cette héroïne d’actualité avant l’heure.

A la semaine prochaine et surtout, pour changer, soyez fier.ère.s de vous !

Ella

 

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